19

 

David n’aimait pas l’étincelle mauvaise qui brillait dans les yeux de Shicton-Wave depuis maintenant un quart d’heure.

— Ainsi, c’est la folie de votre mère qui les dissocie, rêva le jeune homme pâle. Elle agit comme un brouillage, dites-vous… Elle perturbe leur unité. C’est intéressant, très intéressant.

« Je n’aurais jamais dû lui révéler la vérité, songea rageusement David. J’ai été idiot, une fois de plus. Il ne nous aidera pas, je le sens, il va nous créer de nouveaux ennuis, c’est tout ! »

Il se racla la gorge, aspira une goulée d’air et lança d’un trait :

— Oui, c’est pour cette raison qu’il faut ficher le camp. Portridge est sûrement déjà mort à l’heure qu’il est ; c’était un fou, mais un fou idiot, incapable de se protéger. Les créatures lui ont sans doute dépêché un escadron de tueurs humains sous hypnose. C’est ce qui va se passer ici si nous nous attardons. Combien reste-t-il d’êtres normaux à l’intérieur du collège selon vous ?

Losfred fit la moue.

— Aucun parmi les professeurs, c’est sûr. Le portier a été le dernier à sombrer. Chez les élèves, je dirais une quinzaine, actuellement en état de transe profonde.

— Les créatures ne les toucheront pas, vous pouvez en être certain. Elles ont besoin de cette main-d’œuvre pour approcher ma mère. Ce soir, demain, ces quinze survivants peuvent se changer en une meute de tueurs acharnés, vous comprenez ce que j’essaie de vous dire ? Il faut partir. Bonnix m’a dit que vous aviez installé une sorte de bunker de fortune au cœur de la forêt…

— Oui, c’est vrai, nous pourrions décrocher, mais l’idée de fuite me gêne. J’aurais honte de moi si je ne tentais rien pour m’opposer à cette invasion. Il est de notre devoir de résister, je suis étonné que vous n’en sentiez pas la nécessité viscérale. Cet envahisseur, il faut lui mener la vie dure, lui prouver que nous avons des couilles. Vos idées de fuite sentent le caca, Sarella. À votre place, je me creuserais la tête pour mettre au point une riposte… Pour tenter un dernier baroud !

— Mais puisque je vous répète que ces… choses n’aspirent qu’à s’en aller ! Qu’à fusionner pour reconstituer le vaisseau initial et à retourner dans le cosmos…

— Leurs desseins m’importent peu. Elles doivent payer le prix du sang ! Vous m’avez vous-même déclaré qu’elles avaient tué des centaines de personnes pour emmagasiner l’énergie nécessaire au voyage de retour. Il faut qu’elles payent pour cela. C’est une guerre, Sarella, une vraie guerre. Et il nous appartient d’en sortir victorieux ou bafoués.

David se tassa sur sa chaise. Il savait le dialogue impossible. L’étincelle brillait de plus belle dans les yeux du jeune homme pâle.

« Il est heureux, constata David, son rêve d’apocalypse est en train de se réaliser. Il endosse enfin la défroque qui lui faisait tellement envie : celle du dernier guerrier terrien, du vengeur de l’Armageddon. »

— Il faut utiliser le pouvoir de votre mère pour désorganiser la créature, martela Losfred. N’y a-t-il donc aucun moyen d’augmenter la puissance de ses émissions cérébrales ?

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? bafouilla David en sentant le sang se retirer de son visage.

Shicton-Wave eut un geste vague de la main.

— Vous avez très bien compris, fit-il sèchement. Les fous ont des crises… Et lors de ces crises, leur activité mentale se décuple. N’existe-t-il aucun moyen de provoquer une telle crise chez votre mère ?

— Vous êtes fou ! hoqueta David.

— Non, ricana Losfred, justement pas. C’est votre mère qui est folle, ne l’oubliez pas. Si elle entre en crise, ses ondes cérébrales blesseront cruellement la créature. Peut-être même le métal se désagrégera-t-il ? Il faut que nous trouvions le moyen de provoquer un épisode convulsionnaire, une véritable crise d’hystérie… Je pense que c’est possible, voire facile à réaliser. Elle a été victime d’un viol, n’est-ce pas ? Une autre expérience de ce type suffirait sans doute à déclencher la transe que nous souhaitons ?

David se rua en avant, les mains tendues, dans l’espoir de saisir son interlocuteur à la gorge et de lui broyer la pomme d’Adam sous ses deux pouces, mais Shicton était beaucoup plus fort que lui. D’une bourrade, il se dégagea et l’expédia à l’autre bout de la chambre, cul par-dessus tête.

— Salaud ! hurla David dont la tempe venait de heurter l’angle du lit.

Losfred ricana.

— Vous ne serez jamais un guerrier, Sarella, siffla-t-il en se levant. Je suis persuadé d’avoir trouvé le bon moyen. Votre mère doit revivre le viol qui l’a mentalement perturbée. La crise sera telle que son cerveau entrera en ébullition et que la créature subira cette décharge d’ondes comme un véritable court-circuit. Je suis très doué pour la stratégie, mon petit David. Si l’adversaire présente une faiblesse, il faut l’exploiter, systématiquement. Quant à votre mère, vous doublerez sa ration de tranquillisants, voilà tout !

David se redressa et se jeta à nouveau sur Shicton-Wave, mais cette fois le jeune homme le cueillit durement d’une droite au menton.

— Ça suffit, gronda le dandy, votre sentimentalité idiote vous brouille l’esprit. Il s’agit après tout de sauver l’humanité…

David tomba sur les genoux. Du sang coulait de sa lèvre éclatée.

— Vous mentez, balbutia-t-il en luttant pour ne pas perdre connaissance, vous savez que les créatures vont partir… qu’elles ne représentent pas un danger véritable pour la Terre, mais vous voulez faire le mal, le mal…

— Vous m’ennuyez, Sarella, vous m’ennuyez et vous bavez comme un nourrisson. Je veux vaincre, c’est tout. Je trouverai bien le moyen de stimuler l’activité cérébrale de votre mère, que cela vous plaise ou non.

David chercha l’appui d’une chaise pour se relever, mais la chambre bascula devant ses yeux, et il se retrouva le nez sur la moquette. Il devina que Shicton-Wave sortait en fermant la porte à clef. « Oh ! non, pensa-t-il, il va descendre à la cave… Il va descendre et tout recommencera. Le parking… Les cris, les… » Il fut assailli par la vision brutale de la culotte jaune sur le béton huileux. Il lui sembla qu’il entendait le souffle rauque des agresseurs, leurs halètements de porcs qui se vident…

Le cauchemar revenait, cyclique, l’enfermant dans une boucle d’épouvante. La nausée lui donna la force de se mettre sur pied. Il se précipita vers la porte, et, à coups de talon, entreprit de défoncer la partie inférieure du battant. Il s’agissait d’une simple plaque de contre-plaqué clouée sur un cadre de bois, et l’assemblage se disloqua très vite. David se jeta à quatre pattes dans l’ouverture ainsi pratiquée et roula sur le tapis rouge du corridor. Il entendit les talons de Shicton-Wave claquer sur les marches de marbre du grand escalier. Dans moins d’une minute, le jeune homme pâle serait dans le hall, ensuite il n’aurait qu’à pousser une porte pour s’enfoncer dans le labyrinthe de la cave, et…

David remonta le couloir en titubant. Pris d’une soudaine inspiration, il saisit à bras-le-corps l’un des bustes de plâtre jalonnant le couloir et courut vers le palier. Il agissait dans un brouillard mental qui décuplait ses forces et lui donnait des ailes. « Cette fois je n’abandonnerai pas M’man, hurlait-il mentalement, je ne m’endormirai pas sur le capot d’une voiture. »

En atteignant la première volute de l’escalier, il se pencha par-dessus la rampe et cria le nom du chef des Survivants. Le visage de Shicton-Wave apparut, deux étages plus bas. David jeta aussitôt le buste de plâtre dans le vide avec l’espoir qu’il s’écraserait sur la tête du jeune homme. Le moulage tourbillonna, frappa la rampe et explosa en une gerbe de débris dont l’un toucha Shicton-Wave au sourcil droit. David l’entendit pousser un cri sourd et tomber à la renverse.

« Je l’ai tué ! pensa-t-il avec une joie mauvaise, je l’ai tué ! J’ai fracassé son crâne plein de pourriture ! »

Il dévala les marches, Shicton-Wave n’était pas mort. Il avait roulé sur le palier du premier étage et gémissait en comprimant de ses mains une vilaine coupure dont le sang coulait à gros bouillons. David l’enjamba d’un saut. Il devait profiter de son avance pour quitter le collège avec Lucie. Une fois dans la forêt il essaierait de localiser le « bunker » donc lui avait parlé Bonnix. Ensuite… L’air vibrait, comprimant ses tympans, comme si quelque chose était en train de se dérégler dans l’univers. Le cœur au bord des lèvres, il poussa la porte menant à la cave et se jeta dans l’univers moite du labyrinthe. Des mouches noires dansaient devant ses yeux, et il dut s’arrêter, au bord de la syncope. Sa perception des formes s’altérait, et il lui semblait que le couloir ondulait à présent comme un boa dans une mare. Il heurta de l’épaule une pile de classeurs qui s’effondra dans un nuage de poussière grise. Il haletait et ses pieds pesaient soudain une tonne, comme si tout le sang contenu dans son corps se trouvait soudainement aspiré vers le bas. Il se trompa d’embranchement, dut revenir sur ses pas. Son cœur battait à tout rompre et, dans la lumière verte des travées, il était peu à peu gagné par l’impression de nager dans la vase épaisse d’un marais.

— M’man ? gémit-il en se rabotant les ongles aux parois. M’man, aide-moi !

Lorsqu’il reconnut enfin la porte du cagibi, il se jeta sur elle avec l’énergie du désespoir et tomba à genoux sur le seuil. M’man était là, recroquevillée au fond du réduit, les mains plaquées aux tempes, les yeux fous. Il dut ramper vers elle et la secouer pour qu’elle prenne enfin conscience de sa présence.

— Qu’est-ce qui se passe ? lui hurla-t-il aux oreilles, je me sens mal… très mal…

— C’est la Force, haleta la jeune femme. Elle bourdonne d’excitation. Elle a senti que quelqu’un s’apprêtait à me faire du mal. Dans un premier temps elle s’en est réjouie, puis elle a eu peur du résultat… Maintenant elle réclame ma mort, elle exige qu’on me supprime… Quelqu’un est en marche… Il vient par ici, pour me tuer. C’est un envoyé des créatures.

David se redressa. Quelqu’un ? Il ne pouvait s’agir de Shicton-Wave. Shicton-Wave ne voulait pas tuer M’man. Il avait au contraire besoin d’elle bien vivante pour exploiter sa folie. Si quelqu’un s’approchait avec l’intention de supprimer Lucie, c’était forcément un humain en état de transe. Un exécuteur prélevé par le Métal sur la petite douzaine d’êtres normaux hantant encore les couloirs du collège. Les créatures avaient perçu le danger potentiel du plan de Losfred, et précipitaient les choses pour ne pas risquer une augmentation de l’activité cérébrale de Lucie.

« Ce salaud de Losfred ! vociféra mentalement David, il avait vu juste ! »

Il ramassa les vêtements de sa mère et les lui jeta en lui commandant de s’habiller, puis il sortit dans le couloir et chercha une arme. Il finit par découvrir une barre de fer derrière une vieille caisse, et s’en saisit. Le sang battait à ses poignets, comme si chacune de ses veines allait éclater tel un tuyau soumis à une trop forte pression. À travers l’air épaissi, il distingua le bruit d’une porte qu’on tire, puis un raclement de semelles sur le sol. On venait. Le tueur approchait. David se campa au milieu du couloir, les mains serrées sur la tige d’acier rouillé. Existait-il une autre sortie ? Oui, probablement au bout de l’aile sud, mais comment la trouver dans un tel dédale ? Ils risquaient de tourner en rond pendant des heures avant de pouvoir la localiser… Les pas se faisaient plus distincts. Et brusquement ils furent là, émergeant de la mauvaise lumière comme des noyés crevant la boue, ils étaient six… Six enfants en uniforme noir, dont certains avaient à peine douze ans. Parmi les plus âgés, David reconnut l’un des membres du club des Survivants, Petrosky, un garçon bâti comme un footballeur. Ils étaient tous armés de couteaux volés à la cantine. Des couteaux à découper, longs et pointus. Lucie, qui sortait du cagibi, poussa un hurlement strident en les découvrant.

— Recule ! ordonna David, recule vers le fond, vite !

Il n’était pas en mesure d’affronter six tueurs sous hypnose, anesthésiés au point d’encaisser tous les coups sans en éprouver la moindre souffrance. De plus, il ne pouvait se résoudre à abattre sa matraque sur le crâne de ces gosses de douze ans qu’il avait jadis côtoyés au réfectoire ou dans la cour de récréation. D’un coup de pied, il renversa une pile de dossiers, puis une haute caisse, dressant une barricade improvisée au milieu du passage. De sa main libre, il attrapait tous les objets susceptibles de constituer un obstacle à l’avance des tueurs et les précipitait sur le sol. Quand le couloir fut totalement obstrué, il saisit Lucie par le poignet et l’entraîna vers le fond du labyrinthe.

Ils coururent longtemps, ouvrant mille portes sans issue, se fourvoyant dans un dédale de placards, de cagibis et d’oubliettes où pourrissaient des théories de manuels scolaires et de cartes de géographie. Ils piétinaient dans les copies jaunies, les interrogations écrites à l’encre délavée. Toute cette prose s’émiettait sous leurs semelles, se changeait en un brouillard pelucheux. De temps à autre, David s’arrêtait pour jeter dans le passage un globe terrestre cabossé, un panier de verrerie de laboratoire. Dix fois, ils crurent trouver la bonne porte, le bon escalier, dix fois ils durent rebrousser chemin. Le chuintement de leur propre respiration les empêchait de suivre l’approche des assassins. Ils butèrent enfin sur un escalier de fer rouillé dont la spirale montait vers le premier étage. Ils l’escaladèrent en s’écorchant les mains. En haut c’était l’aile sud, le hall, et, au-delà des portes-fenêtres, la prairie qui s’élevait en pente douce vers les premiers moutonnements de la forêt.

— Cours ! haleta David, cours, M’man, ne t’arrête plus…

Mais il se sentait lui-même à bout de force. Ils rabattirent les portes-fenêtres dont les vitres volèrent en éclats, et traversèrent la pelouse gorgée d’eau qui s’étendait devant le bâtiment.

Ils couraient en zigzag, les jambes molles, les muscles minés par la brusque élasticité de l’air. David avait l’impression de nager dans une eau gluante, saturée d’œufs de grenouille. L’herbe collait à ses mollets, le tirant en arrière. M’man pesait une tonne au bout de son bras, il l’entendait claquer des dents et bredouiller des prières ineptes. Tous les dix pas, elle trébuchait et tombait sur les genoux, David devait alors la contraindre à se relever car chaque fois elle se recroquevillait en position fœtale et fermait obstinément les yeux pour se couper du monde extérieur. La peur et la colère enflammaient l’esprit du garçon. Il avait envie de saisir Lucie par les cheveux et de lui hurler au visage : « Tu vas marcher, salope ? Dis, tu vas marcher, oui ? » Il n’avait plus le temps d’avoir honte de ces pulsions dictées par la frayeur, seules comptaient la distance à parcourir et la frange noire que dessinait la lisière de la forêt.

À mi-chemin, il s’arrêta pour faire le point. Les tueurs étaient toujours à leurs trousses. Ils couraient avec une obstination de brutes, traversant les haies et les buissons de ronces sans même grimacer sous la morsure des épines. Leurs vêtements en loques laissaient voir des poitrines lacérées, des cuisses sanguinolentes. Rien ne les arrêtait, pas même les barbelés clôturant les champs. Petrosky, prisonnier des fils de fer, se débattait sans souci des pointes qui lui déchiraient la viande et s’enfonçaient dans ses muscles tels des hameçons à requin.

David regarda la barre de fer sur laquelle son poing droit se crispait. Pourquoi s’encombrait-il de cette arme illusoire puisque Petrosky, criblé de chevrotines, n’aurait pas ralenti sa course pour autant ?

M’man s’était à nouveau roulée en chien de fusil. Une main sur le visage, elle suçait son pouce. David la secoua. Sa tête ballottait et ses yeux étaient plus dilatés que ceux d’une droguée. Une bouffée de pitié l’envahit.

« Elle s’enfonce dans sa folie, pensa-t-il. Maintenant elle ne guérira plus jamais. Plus jamais. »

Il la releva, mais elle était terriblement lourde, et il n’était qu’un gosse. Se tordant les chevilles dans les trous du sol, ils gagnèrent tant bien que mal le couvert.

« La forêt va nous cacher, se répétait David, la forêt va nous cacher ! »

Il cherchait à s’orienter, à localiser l’emplacement du bunker.

Mais David ne se souvenait plus très bien de l’arbre creux. La nuit où ils avaient dépecé le chien, il avait surtout regardé la tête coupée de l’animal… pas tellement le paysage.

À présent, ils se faufilaient entre les troncs, s’écorchant les épaules aux basses branches. M’man gémissait ou poussait des cris aigus chaque fois qu’une brindille lui cinglait la joue. Quand il se retourna, David s’aperçut qu’elle saignait de l’arcade sourcilière.

Ils zigzaguèrent durant de longues minutes, puis s’allongèrent dans une tranchée pour reprendre leur souffle. Où se trouvaient les tueurs à présent ? À gauche ? À droite ? Les dents de M’man claquaient à un rythme effréné.

Tout à coup un craquement retentit derrière eux, et une puissante odeur de formol se répandit dans l’air. David roula sur lui-même, prêt à se battre. Barney Coom et Moochie Flanagan se tenaient tout près, dans un buisson d’épineux. Des larmes de chrome leur coulaient des yeux et de la bouche. La suture, sur le ventre de Moochie, avait craqué, dévoilant l’intérieur de son abdomen qu’emplissait une boule d’argent semi-liquide aux pulsations précipitées.

— David, dit le gros garçon de son horrible voix métallique, arrête de faire le con. Tu vas tout faire rater, la fusion, le retour… Tu ne vois donc pas que cette femme est en train de devenir de plus en plus folle ? Son cerveau émet des ondes insupportables… Horribles. Tue-la ou nous serons condamnés à demeurer sur la Terre pendant des siècles et des siècles ! Tue-la… Elle est terrible, son cerveau est comme une éponge pleine d’acide. Elle nous fait du mal ! Du mal !

Il avait l’air mal en point, comme si la proximité de M’man lui faisait effectivement endurer un affreux supplice.

David ramassa une pierre et la jeta en direction du spectre, mais le projectile heurta Barney dont la chair blette creva sous l’impact.

M’man, les yeux dilatés, regardait les deux fantômes en hurlant sur une note continue, insupportable. Cette fois David la gifla.

Moochie bavait des bulles de mercure.

— C’est idiot, gargouilla-t-il, tout va rater par ta faute. Les structures du métal se désorganisent. La greffe ne prendra pas… Il fallait une cohérence absolue, David, absolue. À cause de ta mère nous ne sommes plus synchrones, chacun d’entre nous dérive sur une longueur d’ondes différente. Il va y avoir une catastrophe… Une grande catastrophe.

Mais David n’écoutait plus. Remorquant sa mère sans aucun ménagement, il courait vers la trouée lumineuse de la falaise. Du coin de l’œil, il vit la silhouette de Petrosky émerger d’entre les troncs. Le jeune homme était à moins de vingt mètres. David banda tous ses muscles et jaillit de la forêt. Le vent qui soufflait de la mer le suffoqua.

L’arbre creux ? Où était donc l’arbre creux ?

Lucie lui échappa et se mit à courir vers le vide, les bras étendus, comme si elle voulait prendre son envol. Il dut se jeter dans ses jambes pour la plaquer à terre. C’est en roulant dans la boue qu’il reconnut l’arbre évidé, planté de guingois au-dessus d’une tranchée boueuse.

M’man se débattait, refusait de bouger. Il s’arc-bouta pour la traîner. Il voyait des feuilles pourries au fond du cratère, l’entrée du « bunker » se trouvait probablement en dessous. Mais était-ce seulement un vrai bunker ? Un vrai bunker avec une vraie porte ?

Petrosky jaillit de la forêt, le torse labouré par les barbelés. Une branche d’arbre lui avait crevé un œil au cours de la poursuite, mais il semblait n’y prêter aucune attention. Il continuait à progresser lourdement, la tête penchée en avant, les mains tendues…

David sauta dans la fosse, faisant voler les feuilles. Il y avait bien quelque chose en dessous. Une sorte de trappe massive, cloutée et garnie de ferrures. Il saisit l’anneau, tenta de le tirer vers lui. La trappe pesait une tonne. Il gémit en serrant les mâchoires. Les veines de ses tempes virèrent au violet.

Petrosky s’élança vers eux. M’man éclata d’un rire insupportable, et le désigna du doigt, comme s’il s’agissait d’un clown à l’accoutrement grotesque.

— Ici ! vociféra David, viens ici, glisse-toi dans la trappe, vite !

Elle le regarda sans comprendre, et se remit à glousser. Petrosky était derrière elle, il levait les mains pour la saisir à la nuque… Soudain, alors que David venait de lâcher l’anneau pour aller au secours de sa mère, la trappe se souleva en grinçant, et un homme en salopette jaillit de l’ouverture. C’était un quadragénaire ventripotent, aux épaules massives et aux mains de boucher. En deux bonds, il sortit du fossé, se jeta sur Petrosky et lui brisa la nuque avec le savoir-faire d’un employé aux abattoirs. Le collégien s’effondra, la tête molle, mais déjà les autres tueurs sortaient de la forêt.

— Dans l’abri ! ordonna l’homme en salopette, vite, il faut rabattre la trappe, il y a un loquet.

David obéit, tirant Lucie à sa suite. Ils tombèrent dans une cavité terreuse empestant l’eau croupie. L’homme vint les rejoindre et rabattit la trappe qu’il verrouilla aussitôt.

Alors, seulement, David vit qu’il s’agissait de Maxwell Portridge, le fou qui recousait les animaux.

Une lumière jaune brillait au fond de la caverne, éclairant les parois de terre brute d’où jaillissaient ici et là les vrilles blanchâtres de racines amputées. Le trou sentait la fosse tombale, la tourbe fraîchement remuée. Des planches entrelacées formaient un caillebotis grossier et cahotant sur lequel on avait dressé des lits de camp et entassé des caisses portant la marque des surplus militaires. David s’accroupit pour reprendre haleine. Le « bunker » n’était qu’un trou humide, un terrier dont le seul mérite se réduisait à la possession d’une écoutille verrouillée par deux puissants loquets dont les ferrures n’auraient pas déparé la porte d’un château fort.

— Moi aussi, on a essayé de me faire du mal, marmonna Portridge en s’asseyant sur le sol, des gens méchants… Des gens de la ville. Ils sont venus à la clinique et ils ont essayé de me tuer.

— À la clinique ? fit doucement David.

— Oui, dit le fou en se rengorgeant, j’ai une clinique où je soigne les animaux… Là-bas, du côté de New-Maskinson. Des gens sont venus un soir, il y a quatre jours… J’ai tout de suite senti qu’ils étaient mauvais, je me suis enfui. Ils m’ont poursuivi dans la forêt, alors je me suis caché ici.

— Vous… vous connaissiez cette cachette ?

— Oui. Je traîne dans les bois pour ramasser les animaux malades… C’est comme ça que j’ai vu les gosses du collège creuser ce trou. Je me suis dit : « Ils se font une cabane pour jouer aux pirates. » Quand j’étais môme je me fabriquais souvent des cabanes. C’était avant que me vienne ce don pour soigner les bêtes.

Des coups sourds ébranlèrent le panneau au-dessus de leurs têtes. Les collégiens s’étaient rassemblés autour de la trappe dont ils tentaient de forcer les charnières. David tressaillit en entendant s’abattre une pierre. Maxwell Portridge lui tapa familièrement sur l’épaule.

— T’en fais pas petit, ça ne risque rien. Une trappe comme ça, un cyclone peut passer dessus sans l’arracher. Ils se lasseront. Ceux qui me poursuivaient se sont lassés, eux aussi. On est bien ici… Il y a des lits, et puis à manger : des biscuits, de la nourriture séchée et de la bière. Quand le calme sera revenu, je sortirai pour attraper d’autres animaux, il faut que je continue mon travail. D’ailleurs j’ai pris mes instruments avec moi…

Plongeant la main dans la poche-poitrine de sa salopette il en tira une grosse bobine de fil ciré au travers de laquelle était passée une longue aiguille noircie par le sang séché. David réprima difficilement son dégoût.

— Ils vont ficher le camp, ouaip, grogna Portridge en désignant la trappe. La chose mauvaise qui les anime va les rappeler. C’est comme ça que ça s’est passé pour moi. En attendant, faut vous ravigoter, toi et cette pauvre dame, je vais vous faire du café. C’est de la poudre, il est pas très bon mais ça vaut mieux que rien.

Il se mit à fouiller dans les caisses de carton et en tira divers emballages. David s’approcha de M’man, elle chantonnait en se dandinant de manière bizarre. Sa robe retroussée laissait voir ses cuisses, il la rabattit.

— Ça va ? lui demanda-t-il à plusieurs reprises, ça va ?

Mais elle ne répondit pas. Dès qu’il s’approchait d’elle, elle tournait la tête, tels ces animaux encagés qui croient annuler la présence d’un adversaire en fermant les yeux ou en dirigeant obstinément leur regard dans la direction opposée.

Les coups cessèrent de secouer la trappe mais Lucie continua de trembler comme une feuille. David éprouvait la certitude douloureuse d’avoir perdu le contact avec elle. Un fil s’était cassé. La surprise, la peur, cette course folle, avaient brisé quelque chose. L’équilibre fragile s’était rompu.

— Le café chauffe, grogna Maxwell Portridge, en posant une gamelle sur un petit réchaud de camping.

La lampe à pétrole éclairait son profil mou, soulignant sa bouche affaissée à la lippe pendante. David ferma les yeux. Il avait envie de pleurer.